L' de La R鵮ion

Une communauté à part.

Les  z’oreilles monopolisent beaucoup de postes à responsabilités. Ils vivent souvent entre eux.

Fonctionnaires, cadres de grandes sociétés hexagonales, chefs d’entreprise…Leur nombre ne cesse d’augmenter. Selon les chiffres de l’Insee fournis à l’Express, ils ne représentaient que 4,1% de la population en 1982, contre 10,2% aujourd’hui. Qui sont ces 80 000  z’oreilles? Comment vivent-ils ? Sont-ils intégrés ? Quelles sont leurs attentes et leur vision du pays ?

peu enclins pour s’intégrer

” Les  z’oreilles monopolisent beaucoup de postes à responsabilités. Ils vivent souvent entre eux. Et comme leur séjour à La Réunion s’inscrit dans le court terme, ils sont peu enclins à faire des efforts pour s’intégrer.” Lucette labache, auteur d’une thèse en 1996 sur la “question de l’ethnicité à l’île de La Réunion”, n’y va pas avec le dos de la cuillère. Clichés? Ou réalité d’une communauté à part, celle des métropolitains “immigrés” dans un département insulaire français, situé à 10 000 kilomètres de Paris?
Après des décennies de flou, il est aujourd’hui possible d’en savoir plus grâce à l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee). Officiellement, en France les statistiques ethniques sont interdites. Mais en croisant, pour L’Express, le critère “lieu de naissance” avec une série de données issues du dernier recensement de 2006, le bureau réunionnais des études et diffusion de l’Insee aboutit à d’étonnantes conclusions.

plus de 80 000  z’oreilles aujourd’hui

D’abord, le nombre. Le département compte plus de 80 000  z’oreilles aujourd’hui, c’est-à-dire “nés en métropole” et vivant à La Réunion selon la terminologie de l’institut. Soit 10,2 % de la population. Une minorité qui a considérablement augmenté. En 1982, les métropolitains n’étaient que 21 000 et ne représentaient que 4,1 % des habitants de l’île ; en moins de trente ans, leur nombre a été multiplié par quatre! “Les migrations ont surtout été importantes dans les années 1990, elles se tassent un peu depuis le début 2000”, précise Claire Grangé, chef de la division documentation de l’Insee. Cela étant, 25 000 des 43 000 personnes installées à La Réunion depuis cinq ans sont des métros.
Qui sont ces  z’oreilles? Plus jeunes que la moyenne du département (26,5 % ont entre 15 et 29 ans), ils débarquent dans la force de l’âge. Gilles, lui, avait 22 ans lorsqu’il est arrivé, en 1986. “J’ai effectué mon service militaire ici car j’avais rencontré une Réunionnaise en Alsace, se souvient ce professeur des écoles de Saint Louis. Ensuite, le côté “filles des îles” a un peu joué.” Son ancienne épouse et sa compagne actuelle sont réunionnaises. “Souvent, quand un zorey entre dans une famille créole, c’est perçu comme une réussite. La fille se retrouve mariée avec l’autre monde”, estime-t-il. D’où, parfois, des interrogations insidieuses : “Vit-elle avec lui par amour ou pour son statut social?”

niveau de vie élevé

Autre élément, plus tangible: les  z’oreilles sont surdiplômés: 41,7 % d’entre eux possèdent un diplôme de premier cycle universitaire ou supérieur, soit deux fois plus que la moyenne en France et cinq fois plus que l’ensemble des Réunionnais. Ceci expliquant cela, proportionnellement, on dénombre trois fois plus de chefs d’entreprise chez les  z’oreilles que chez les Réunionnais, et six à sept fois plus de professions libérales et de cadres de la fonction publique et du privé.

Conséquence : leur niveau de vie est élevé, largement plus que la moyenne du département. Signes extérieurs de richesse, neuf métros sur dix possèdent au moins une voiture, contre 66 % de l’ensemble de la population réunionnaise ; de même, 30,5 % des  z’oreilles vivent dans des habitations de plus de 100 mètres carrés (contre 17,9 % de Réunionnais). Tout en étant moins nombreux par domicile.

surrémunération des zoreilles

Eric Lacroix, 44 ans, professeur agrégé d’éducation physique et sportive, perçoit 4 400 euros net par mois. Un salaire confortable du fait de la surrémunération dont bénéficient l’ensemble des fonctionnaires à La Réunion. Mais, lorsqu’en 2004 il quitte la métropole pour s’installer sur les hauteurs de Saint-Denis, c’est sans aucune arrière-pensée pécuniaire. “On avait envie de changer de vie, assure Nathalie, son épouse. Je prenais le train entre Chartres et Paris tous les jours. C’était invivable.” Aujourd’hui, poursuit la charmante quadragénaire, “nos deux enfants s’épanouissent, on s’est fait beaucoup d’amis. Mais les débuts furent laborieux. Je ne voyais personne et je déprimais”. Se considèrent-ils comme des privilégiés? Nathalie rappelle que “la chance de vivre ici, on a su la saisir. Cela ne fut pas aisé de tout lâcher en métropole. On est plutôt fiers de notre itinéraire”. Un parcours qui a conduit Eric à proposer au baccalauréat, dans l’ensemble de l’académie, l’option “randonnée sportive”, à entraîner 150 coureurs au sein de son club, “Déniv”, et à rédiger un très utile Guide d’entraînement à l’ultra-trail… Ouf!

Moins touché par le chomage

Les hauts et les bas, les  z’oreilles connaissent aussi. Malgré leurs diplômes, 16 % d’entre eux se trouvaient au chômage l’an dernier. C’est bien moins que la moyenne départementale, qui frôle les 30 %, mais bien plus que les 9,5 % de métropole. Une explication : depuis l’an 2000, qui a vu déferler, selon les spécialistes, une seconde vague de migration, sont descendus de l’avion des ” z’oreilles savate”, sans le moindre sou.

Patrick Savatier, fondateur de l’association caritative Momon papa lé la, les connaît bien: “Ils croient que La Réunion, c’est le paradis. Un comportement irresponsable qui nous amène, souvent, à les héberger et à les nourrir, avant d’organiser, parfois, leur rapatriement.” Ce triste sort, Jean-Luc Heide, 52 ans, l’a connu. “Je venais de divorcer, j’ai démissionné et j’ai voulu refaire ma vie à La Réunion”, témoigne cet ancien employé de banque. Las. L’ami qui devait l’héberger fait faux bond. “Ce fut le début de la galère, je suis devenu RMIste, puis j’ai squatté dans un local abandonné avant d’être expulsé.” Le zorey a fini par échouer au centre hospitalier spécialisé de Saint-Paul. Aujourd’hui, Jean-Luc a repris le dessus et bénéficie d’un CDD d’aide-comptable dans une association. “Je reste ici. Il n’y a plus rien qui m’appelle en métropole”, soupire-t-il, avant d’avertir : “Si t’as rien de sûr, faut pas venir sur l’île!”

Des chasseurs de prime

C’est ce que font les “chasseurs de prime”, comme les Réunionnais appellent les fonctionnaires métropolitains qui enchaînent les mutations d’un DOM à l’autre. Pascal Huet, technicien à EDF, est marié à une prof d’histoire-géo. Le couple, arrivé à La Réunion en 2001, après un séjour de six ans à Mayotte, déménage en juillet. Direction : la Guyane. “Certes, on va toucher une prime d’installation, mais l’argent n’est pas notre priorité, assure Pascal. C’est l’envie de vivre une autre expérience avec nos enfants qui nous motive.”

La France commence à nous manquer

Il faut alors accepter de tout quitter une nouvelle fois, de revivre un déracinement dont les  z’oreilles disent souffrir à un moment donné, malgré la meilleure intégration possible. Lui, est technicien dans une imprimerie ; elle, est secrétaire. Les Beaupère ont posé leurs valises à Saint-André en 1990, quand la commune de l’est était encore “l’un des coins les plus paumés du monde”. Sabine, 46 ans, respire la bonne humeur mais n’oublie pas que l’an prochain ses deux filles étudieront en métropole. “On a notre vie ici et tous nos amis sont réunionnais. Cela dit, mes parents vieillissent et nos racines commencent à nous manquer”…

Source modifiée de Laurent Delcroite

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